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Être ou ne
pas être naïf
Si elle
est peinte par un enfant, une toile dite « naïve » ne surprend personne;
mais peinte par un adulte, elle soulève chez certains spectateurs une
problématique difficile à cerner pour les non-initiés. Quelle vision a
l’artiste, que se passe-t-il dans son esprit? Quelle complicité
existe-t-il avec l’acquéreur pour que celui-ce sente le besoin
incontournable de posséder cette œuvre? Est-il possible, aussi près de
la fin du siècle d’être un peintre naïf? L’existence même de ce milieu
qui offre une vision nouvelle et différente est une énigme pour
plusieurs.
C’est avec
enchantement et avec étonnement que j’ai regardé les tableaux de Sharon
Mark. Cette artiste se présente comme une peintre naïve. Et elle nous
offre des œuvres qui suivent les préceptes adoptés par les peintres se
ralliant à ce mouvement d’artistes.
Plus ou
moins consciemment, ceux-ci déposent sur ce qui les entoure un regard
d’enfant, neuf et spontané. Ce regard trahit souvent un besoin profond
de conserver ce qui est ou ce qui était, d’établir une permanence dans
le quotidien. Pour un tel artiste, ce besoin se traduit par des tableaux
où le sujets nous transportent dans des lieux peu connus ou plutôt,
connus par les gens d’une autre génération. Ces tableaux trahissent
aussi une acceptation consciente de ne pas être aussi savant dans son
interprétation des choses, et un besoin de plaire et d’être aimé.
Cette
forme d’art demande aux spectateurs et aux collectionneurs de partager
ces émotions-là. Souvent les acheteurs de ces œuvres sont aussi
craintifs des changements et de l’inconnu, mais ils savent regarder les
choses avec des yeux d’enfants et trouvent dans le merveilleux de l’art
naïf la vision insolite qui les transporte.
La
réputation de l’art naïf, chez les collectionneurs, se confirme d’année
en année. Grâce à la clairvoyance de plusieurs galeristes qui accrochent
sur leur cimaises cette forme d’art, il est possible d’acquérir des
tableaux de peintres canadiens et étrangers de plus en plus nombreux.
Les
acryliques sur toile de Sharon Mark s’alimentent de sa connaissance du
milieu, de son amour de la vie à la campagne et des richesses de son
imagination. Plusieurs nous présentent des vues à vol d’oiseau de
villages et de petites villes qu’elle a connus. Ce ne sont pas des
scènes prises sur le motif, mais des synthèses de souvenirs encore très
précis.
Le
dessin est net; les couleurs vives; les détails, distincts, et le regard
glisse avec aisance sur les différents plans et à travers les multiples
éléments qui composent l’œuvre (maisons, arbres, personnages, animaux,
sentiers et chemins). Il se dégage des tableaux de Sharon Mark une
impression de bonheur tranquille, de sérénité. L’absence de mystère, la
perspective abrégée, le traitement détaillé de certaines surfaces et
celui sommaire de certaines parties font de ces toiles des petits bijoux
de franchise et de fraîcheur.
Cette
fraîcheur et cette franchise sont le but même que le peintre tend à
atteindre. Elle admet avoir été influencée par l’artiste naïve
américaine Grandma Moses, mais par son approche visuelle bien
personnelle, elle tente de faire aimer sa vision des choses, de partager
son optimisme et sa joie intérieure. Elle s’efforce ainsi de faire
valoir l’art naïf canadien dans des scènes bien de chez nous ou elle
nous présente ce qu’elle aime, ses petits bonheurs et ceux d’autrui.
Sharon
Mark est née à Ormstown, en 1955, elle a grandi au milieu des paysages
du sud-ouest du Québec, et elle s’est vite sentie membre de cette
communauté d’artisans qui façonne le patrimoine de cette région. Peintre
autodidacte, elle peint des paysages sur des objets et des surfaces
variées, de petites choses destinées à orner et à décorer le quotidien.
Elle s’est jointe à un groupement d’artistes de la région d’Hemmingford,
et depuis 1986 une série d’expositions, notamment au Musée Marcil de
Saint-Lambert, dans les villes de Burlington, d’Ottawa, de Québec, de
Mont-Tremblant, de Baie-Saint-Paul, de Saint-Jean-sur-Richelieu et de
North Hatley font connaître son travail. Elle expose en galerie de façon
permanente depuis 1992.
Au même
titre que les Kupesic, Jost, du Poirier, Dragan, Iacob, elle fait partie
de ce monde merveilleux de l’art naïf. Monde enchanteur où elle se
distingue par son sens délicat de l’humour, qui adoucit la rigueur de
certaines toiles. N’est-ce par Arthur Villeneuve, peintre naïf du
Saguenay, qui a dit : « On a trop les yeux ouverts pour les avoir
fermés ». Et Sharon Mark les a ouverts depuis longtemps…
Paul Gladu,
Magazin’Art

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